Critiques au Micro Ondes
Posté le 03.07.2007 par Snake

Aujourd'hui est lancée une nouvelle rubrique, les "Critiques au Micro Ondes" (En hommage à Clément). Le principe de cet rubrique est de réutiliser des critiques déjà écrites par les chroniqueurs dans le cadre d'un autre média, de cours ou d'un mémoire. Le manque de temps nous oblige à utiliser ce procédé de grosses feignasses pour maintenir le blog en vie! La première critique de la catégorie est consacrée à Big Fish de Tim Burton (2003) écrite début 2004 (je vous avais prévenus, c'est du réchauffé!).
Tim Burton a réalisé Big Fish peu après avoir perdu son père. Cet événement de sa vie privée l’a (forcément) marqué et a modifié son approche de la relation entre un père et son fils, thème majeur de Big Fish. Sans la perte de son géniteur, Tim Burton aurait réalisé un film très différent de celui qu’il a mis en scène. Sa sensibilité a été touchée et la figure paternelle dans ce film est radicalement différente de celles de ses autres réalisations. Le rapport entre le réel et l’imaginaire est aussi un des principaux thèmes du film. Chacun des personnages à un point de vue et une interprétation différente des faits. C’est la façon de voir les faits qui importe plus que les faits eux-même, c’est ainsi que le personnage principal, Edward Bloom, voit le monde.
Big Fish est avant tout l’histoire d’un homme, Will Bloom, qui décide de revenir voir son père, Ed Bloom, gravement malade et proche de la mort, afin de tenter de mieux le connaître. En effet, Ed Passe son temps à raconter de façon fantastique les différentes anecdotes de sa vie et cela provoque chez son fils le sentiment de ne pas le connaître. Allant à son tour bientôt devenir père, il veut comprendre Ed et connaître sa vie. C’est la différence entre ces deux hommes qui marque le point de départ de ce film. Ed est présenté au début du film par son histoire de poisson, une des nombreuses anecdotes qu’il raconte. On le voit la narrant à différentes époques de sa vie, devant son fils, Will, d’abord passionné puis de plus en plus lassé par cette histoire à force de répétitions jusqu’au point de rupture, l’histoire de trop qui provoque le clash entre Ed et Will. Ce dernier est beaucoup plus terre à terre que son père. Il a besoin de faits concrets, de réel, pour comprendre. Ed, quant-à lui, a besoin de romancer ses souvenirs, en leur ajoutant quelques nuances fantastiques. Will ne comprend pas ce besoin de raconter des histoires et pense que son père lui ment de bout en bout sur sa vie.
D’habitude, dans ses films, Burton montre des pères ridicules (Beetlejuice, Edward aux mains d’argent) ou tyranniques (Batman, le défi, La Planète des Singes). C’est la première fois qu’un personnage de père n’est pas aussi négatif. C’est un personnage qui raconte des histoires afin de préserver son intimité. Il désire garder une part de mystère en ne dévoilant que partiellement sa vie et ses aventures.
Tout le film est construit en flash-backs. A chaque fois que le personnage de Ed raconte une de ses histoires, on assiste à la scène narrée, sans pouvoir distinguer le réel de l’imaginaire. Le travail de la photo est d’ailleurs remarquable sur ce point, le réalisateur ayant choisi de conserver la même esthétique entre les scènes «réelles», celle où Ed est âgé et raconte ses histoires, et les scènes représentant ces histoires, où Ed est jeune. Cela permet un mélange du réel et de l’imaginaire qui montre que les faits ne sont pas forcement réels ou imaginaires mais qu’il s’agit d’une question de point de vue sur les faits racontés. Ed ne raconte pas comment l’histoire s’est déroulée mais comment il l’a personnellement vécue. Le début du film montre que ce personnage raconte souvent ses histoires et les enjolive à chaque fois. Il finit par ne plus se rappeler des faits mais seulement de l’histoire. A ce sujet, Tim Burton dit que « A force d’être racontée par la même personne ou par quelqu’un d’autre, l’histoire prend sa propre identité ». C’est exactement ce qui se passe ici. A force de raconter ses histoires, Ed ne se souvient plus de ce qu’il a vécu mais seulement des histoires, le monde imaginaire dans lequel il vit.
Ce monde n’est pourtant pas si imaginaire. Toutes ses histoires ont leur part de vérité. C’est souvent une question de point de vue et d’interprétation. Will pense que son père a tout inventé pour combler un manque d’aventures fantastiques dans une vie bien ordinaire mais il n’en est rien. Plusieurs éléments montrent à Will et, par la même occasion, au spectateur, que ces histoires ont bien eut lieu. Will découvre des indices de la vie passée de son père, comme les mains mécaniques qu’il vendait ou les actes de rachat de la ville de Spectre que Will pensait fantasmée par son père. Après sa mort, qu’il avait d’ailleurs vue dans l’œil de la sorcière, on découvre l’existence du géant et des autres personnages, notamment ceux du cirques, qui semblaient pourtant tout droit sortis de l’imagination d’Ed. Ces éléments et personnages montrent qu’il n’a pas tout inventé mais n’a fait qu’enjoliver ses histoires au fil des années car plus les faits sont éloignés dans le temps, plus on les considère avec tendresse et plus on tend à les romancer. Il ne garde que les meilleurs moments et les raconte « à sa sauce ». Il rend ses aventures et ceux qui l’y côtoient, plus grands que dans la vie, plus extraordinaires. Rien n’est totalement vrai ou totalement faux. Il y a des degrés dans la réalité de Ed mais tout est basé sur la réalité des faits. Il n’a fait qu’exagérer ses histoires pour les rendre plus attrayantes et plus agréables à écouter. C’est un homme qui ne voit pas l’utilité d’une vie ordinaire et qui a besoin de l’embellir, de la rendre excitante. Ses histoires rendent sa vie passionnante, elles lui donnent une touche de magie. [...] Cette démarche créatrice est faite au risque de perdre contact avec ceux qui ne parviennent pas à entrer dans son jeu, comme son fils au départ. [...]
Will finit pourtant par comprendre son père, en découvrant qu’il y a une part de vérité dans ses histoires, et se prend au jeu en racontant sa mort. A son tour, il enjolive les faits pour les rendre moins tristes, son père mourant dans un lit d’hôpital. Il rend sa mort fantastique. Dans cette scène, il prend le relais de son père en racontant à son tour des histoires. Le réel et l’imaginaire se côtoient dans la scène fantasmée au bord de la rivière à laquelle la scène du cimetière fait directement écho en montrant les même personnages, les amis d’Ed. Ces scènes montrent que le monde réel et l’imagination font partie du même monde et que tout est une question de point de vue. Quand Will prend le relais, en devenant conteur à son tour, il devient prêt à devenir père, comprenant que l’important, ce n’est pas les faits mais la façon de les rapporter.
Le personnage d’Ed jeune est très important. Ce sont ses aventures que l’on suit dans un univers fantastique. C’est un personnage candide qui doit faire face à de nombreux obstacles mais qui triomphe toujours grâce à sa volonté. Ce jeune homme a quitté le village où il est né, pour aller à l’aventure pace qu’il ne voulait pas devenir un gros poisson dans un petit étang(d’où le titre). Mais ce titre a une autre signification : un poisson est glissant, comme Edward, qu’on ne peut jamais saisir. Les différentes épreuves traversées, parfois proches des travaux d’Hercule, le font évoluer et le mènent d’aventure en aventure. Il quitte sa ville natale, Ashton, en Alabama, devenue trop petite pour les ambition de ce surhomme que rien n’effraie. Il ne triomphe jamais de l’adversité par sa force physique mais toujours par son ingéniosité, sa volonté et son courage. Il est exploité dans le cirque mais la seule chose importante pour lui est d’enfin rencontrer la femme de sa vie, Sandra. A partir du moment où il la voit au cirque, elle seule importe pour Ed. Toutes ses actions sont guidées par son amour pour cette inconnue. Il n’utilise jamais sa force. Face au loup-garou, le directeur du cirque, son courage et sa bonne humeur lui suffisent pour en faire un chien joueur. Dans ses récits, Ed devient un héros sympathique, qui n’utilise jamais la violence. Il n’a que des aspects positifs ; il est gentil, romantique… Il ne parle que de ses bons côtés et devient donc un personnage extraordinaire, sans défauts, mise à part une légère naïveté. Dans ses histoires, il devient un héros de légende, incarnation du self-made man que rien n’effraie.
Big Fish peut être mis en parallèle avec un film de 1994, Forrest Gump, de Robert Zemeckis. De nombreux points communs rassemblent ces deux films. Dans les deux cas, il s’agit de l’histoire d’un homme qui raconte sa vie à des personnes et, par la même occasion, aux spectateurs. Les films agissent donc par un système de flash-backs. La réalité est déformée par la narration, clairement dans Big Fish, où elle devient fantastique, mais moins nettement dans Forrest Gump, où un simplet de son point de vue raconte sa vie, tellement extraordinaire qu’elle en paraît aussi irréelle. De nombreux autres points communs rassemblent ces deux œuvres. Ed et Forrest viennent de petites villes en Alabama (Ashton pour Ed, Greenbow pour Forrest). Enfants, ils ont eut des problèmes de jambes et de dos avant de devenir des champions sportifs. Les deux hommes quittent leur petites villes, devenues trop petites pour eux. Chacun est amoureux d’une femme mais doit affronter de nombreux obstacles afin de la retrouver (Sandra/Jenny). Ed et Forrest ont aussi étés des héros de guerre, en Corée pour le premier, au Vietnam pour le second. Ces deux héros sont naïfs, Ed est exploité dans le cirque et Forrest est réellement simple d’esprit. Ed gagne beaucoup d’argent et rachète la ville de Spectre et Forrest est « Godzillionnaire », comme il le dit, et vit aisément, grâce à la pêche à la crevette. Dans les deux cas, des éléments nous montrent que les histoires racontées ont une part de vérité, notamment grâce à l’apparition des personnages des histoires racontées, à l’enterrement d’Ed ou au mariage de Forrest. La différence majeure entre ces films est que Forrest est trop « simplet » pour modifier et enjoliver la réalité comme Ed mais il raconte ses aventures telles qu’il les a ressenties, souvent de façon très enfantine. Les regards de ces deux héros sur le monde sont des regards d’enfants. Ce parallèle montre que bien que les protagonistes de ces deux films soient très proches, leur histoire est bien différente grâce à une approche sous des angles différents selon le réalisateur.
Big Fish montre un personnage, Will, qui désire des explications rationnelles à la vie alors qu’elle ne l’est pas. Selon Burton, il ne faut pas être terre à terre et se concentrer sur les faits mais plutôt chercher à mêler réel et imaginaire. Ed est comme Burton, en cherchant à rendre fantastiques des faits banals. Ce film montre qu’il vaut mieux enjoliver les faits plutôt que de mentir. Ed n’a jamais rien caché à sa femme et son fils, il n’a fait que rendre plus fantastiques ses aventures. C’est cette conception que partage Tim Burton en ayant la passion de raconter des histoires banales d’un point de vue fantastique. C’est un des principes du cinéma : raconter des histoires et donner du rêve. Big Fish est une déclaration d’amour aux menteurs magnifiques, aux affabulateurs sincères, aux intarissables raconteurs d’histoires qui s’acharnent à rendre tout plus beau. Ce film est un plaidoyer pour continuer à s’arranger avec la réalité, une croisade poétique dans laquelle Tim Burton se retrouve complètement.
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