Le Samouraï, 1967
Posté le 10.04.2007 par Dominique Le Coutour

Aujourd'hui, inaugurons une nouvelle Rubrique avec une critique de M. Dominique Le Coutour, les Oldies. Cette catégorie servira à parler de tous les films qui ne sont plus dans l'actualité mais qui ont assez marqué pour qu'on continue d'en parler. Pour cette première, Le Samouraï de Jean Pierre Melville, film qui a inspiré nombre de réalisateurs...
Snake.
Revenons (pour changer un peu des films pas encore sortis dont Snake fait la critique ici même) quatre décennies en arrière. L’œuvre la plus connue de Jean-Pierre Melville, Le Samouraï fête ses quarante ans cette année. L’occasion pour nous de revenir sur un film mythique, original et incontournable.
Le Samouraï n’a pas une histoire passionnante : un tueur, Jeff (Alain Delon) exécute des contrats, se fait coffrer, puis relâcher faute de preuve. S’engage alors une histoire de non-amour (mais un peu quand même) entre une jeune pianiste noire (Cathy Rosier) et ce « samouraï », solitaire, mutique, tragique. Tout cela finira mal, car ce Jeff Costello a bien des ennemis (il est au centre d’un complot de gangsters), tandis que la police menée par le très déterminé commissaire (François Périer) est bien décidée à le prendre dans ses filets (voir la scène de filature impressionnante dans le métro). Bref, rien de très extraordinaire dans l’histoire.
C’est autre chose qui fait l’attrait et le charme intemporel de ce film. C’est l’atmosphère, dirons-nous, c’est surtout la mise en scène. Un bon film, c’est un bon scénario, disait Darryl Zanuck. Soit, mais un très bon film, c’est avant tout une façon de penser la mise en scène, le découpage, le montage (et aussi la bande-son ici exemplaire de ce qu’il faudrait qu’elle soit, mais laissons ça de côté). Un scénario, ça sert quand on n’a pas d’idées sur le tournage (Robert Rodriguez comprendra), ça ne pallie pas à un manque d’idées visuelles et rythmiques. Melville a su si bien nous rappeler que le cinéma ce sont des images fortes et des sons chocs. Dans un contexte de production où le film policier est monopolisé par des scénaristes puissants et bavards (Audiard, Le Brethon, etc), la position de Melville est marginale. Nul blabla, nul retournements théâtraux, nul drames téléphonés. Le style Melville, c’est le sens du rythme, des déplacements, du mouvement de caméra, de l’espace et du son. Tout cela fait du Samouraï un film matriciel de ce que le cinéma moderne va nous apporter par la suite : Woo, Tarantino, To… et combien d’autres. Melville, pour beaucoup est un père (il le fut pour la Nouvelle Vague avant qu’il ne se moque de leurs films), plus dans le cinéma policier et d’action (le cinéma de genre) que dans le cinéma d’auteur habituel (vous savez, les atermoiements et tergiversations psychologico-sentimentales de couples sur la brèche). Ainsi donc, le style outré de Melville, la logique implacable d’un tragique basé sur la lenteur, le silence à l’œuvre dans les visages (Delon, mutique) ou dans les confrontations (Périer vs. Delon), ont façonné une œuvre purement cinématographique (c'est-à-dire purement audio-visuelle) qui met à mal la psychologie habituelle du genre policier français.
Véritable petite révolution dans l’histoire du genre, Le Samouraï l’est aussi dans une histoire plus générale du cinéma qui se régénère sur la révolution de ses formes, figures et obsessions.
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mise en scène vs scénario?
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Argaël (un scénariste) le 11.04.2007
Cher M. Dominique Le Coutour, ton analyse, toutefois très bien faite et pertinente dans une certaine mesure, souffre selon moi d'un mal, un terrible mal très français. Ceux qui me lisent auront peut-être déjà compris que je fait allusion à cette arrogance dont font preuve nombres de cinéastes en France et à ce mépris hautain envers l'histoire, et donc par conséquent envers le scénario (car trop nombreux sont ceux qui réduisent la pratique du scénario à une "bonne ou mauvaise" histoire, nous allons y revenir). Si tu me le permet, reprenons ta critique point par point.
D’abords, le Samouraï, film le plus connu de Melville ? Ah ! Et que fait tu de Bob le flambeur, l’Armée des ombres, voir même le Cercle rouge ? D’accord, je l’admet, ma remarque est certes anecdotique mais je ne pouvais passer outre. Attaquons alors des considérations plus raisonnables.
Tu dis de l’histoire du Samouraï qu’elle n’est pas passionnante, je ne suis pas d’accord. Je pense davantage qu’elle est simple, ce qui n’a rien à voir. L’intrigue d’un film n’a pas besoin de se situer dans l’espace, de comporter des scènes d’action survitaminées ou bien encore d’avoir avec elle une multitude de sous-intrigues pour la soutenir, pour qu’elle soit « passionnante ». C’est même parfois les films aux intrigues les plus simples qui donne le plus d’émotion : un homme voulant vivre sa vie pleinement (American beauty), un autre voulant aider une jeune femme aveugle (Les lumières de la ville), un homme maladroit invité à une soirée (The party), une petite fille possédée (l’exorciste), un homme s’ennuyant (Dillinger est mort), une femme ensorcelant les hommes par sa beauté (loulou) ou un homme bien trop arriviste (Barry Lyndon). La liste est sans fin, et elle prouve qu’à la base de tout bon film, et dans la très grande majorité des cas, à la base de tout grand film il y’a une bonne histoire. Tu dis, « un scénario ça sert quand on n’a pas d’idées sur le tournage » et tu fais ensuite allusion à Rodriguez. Moi je dis que ce mythe de l’artiste avançant en aveugle, créant à l’instinct sans savoir où il va n’est que fantasme. Même les cinéastes dont la logique créatrice est l’improvisation admettent tous partir d’un canevas de départ, c’est-à-dire une intrigue, des personnages caractérisés, des actions, et des points de passages, ce qui revient à dire…un scénario ! Quant au choix de Rodriguez, c’est peut-être parce qu’il a des idées sur le tournage, que ses films se résument bien souvent à un flot ininterrompu et lassant (ce, dés les premières minutes) de cascades grotesques et d’effets purement gratuits. Peut-être devrait-il y réfléchir avant finalement (ceci dit, une fois ces effets mis à part, certains de ses films sont bons). Je te reprend, Zanuck disait « un bon film c’est trois choses : une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire » (car c’est là la citation exacte). Si ici il néglige le poids de la mise en scène (ce que je ne veux pas faire moi, car la mise en scène est, je pense, à peu de chose près aussi voir tout autant importante que le scénario, je défend juste un objet trop souvent négligé), je vais néanmoins dans son sens. Altérons le scénario de quelques chefs d’œuvre du septième art pour voir que le scénario ne peut être considéré comme un bonus. Si Citizen Kane est un joyeux de mise en scène et d’inventions visuelles, l’attrais du film tient aussi de sa structure en flash-back, de la caractérisation du personnage, de l’ironie dramatique finale, du travail sur l’ellipse. Rashomon c’est la sobriété scénique de Kurosawa, mais c’est aussi le travail sur le point de vue. Taxi driver c’est la force sauvage de la caméra de Scorsese fleuretant avec le paysage nocturne et sordide de New-York, mais c’est également la loi du crescendo parfaitement respecté, l’intelligence des obstacles internes, le « milking » poussant à une exploitation jusqu’auboutiste des conflits. Le scénario ce n’est pas que de la poudre aux yeux et encore moins du « blabla » (et depuis quant les dialogues d’Audiard sont du blabla ?!), ce n’est pas non plus une éventualité dont on peux à sa guise se passer. Le scénario, c’est le premier regard d’un individu, d’un artiste sur le monde. Le scénario, c’est aussi la première pierre d’un édifice que représente un film. Enlevé le scénario, et l’édifice s’écroule à coup sûr. Un scénario bien écrit, c’est déjà la présence mutique de Delon, c’est déjà une atmosphère sonore et visuelle, c’est déjà du découpage et du montage, c’est déjà tout.
Pour conclure et recoller à ta critique, je poserai une dernière réserve en faveur du scénario, car si Woo, Tarantino ou To (que je connais beaucoup moins, donc je m’abstiendrai de juger pour ce cas là) ont été influencés par un cinéaste comme Melville, je crois que c’est bien davantage au niveau du récit que de la mise en scène (l’exemple de Woo dont l’univers cinématographique renvoie directement à celui d’un Peckinpah est probant).
Je ne fais pas le procès de la mise en scène, je dis simplement qu’un film c’est un scénario, et la réalisation de ce dernier. En plus de ça, le mythe du surhomme assumant toute les tâches d’une création filmique et à qui revient donc l’exclusive réussite du film ne tient pas. Les grands metteurs en scène le sont aussi car ils savent très bien s’entourer (sauf peut-être notre maître à tous, Stanley qui LUI savait tout faire, y compris la cuisine, le jardinage, la poterie, …)
Lache un peu Robert...
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Snake le 12.04.2007
Très intéressante (et longue surtout! la vache!) réponse à une critique non moins intéressante. Je pense que DLC va certainement souhaiter y répondre lui même, mais pour l'heure, je voudrai simplement revenir sur ton attaque envers Robert Rodriguez. En fait, dans son article, DLC fait référence à une citation du cinéaste qui ne renie pas le scénrio mais explique seulement ses ambiances de tournage chaotiques et le flux créatif qui doit régner sur un plateau:
"C'est le bordel sur mes films, mais je vous rassure,on a quand même un scénario sur le tournage au cas ou personne n'ait d'idée"
En ce qui concerne ta vision de ses films qui "se résument bien souvent à un flot ininterrompu et lassant (ce, dés les premières minutes) de cascades grotesques et d’effets purement gratuits",c'est uniquement ta vision (à mon avis complétément fausse) de ce cinéma nettement plus créatif visuellement que nombre de réalisateurs que tu cite. Pour moi, le cinéma est avant tout audiovisuel. Si seule l'histoire compte, autant écrire des romans...
mais oui bien sur...
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argael le 12.04.2007
Le cinéma de Rodriguez plus créatif visuellement que celui de Kubrick, Chaplin ou Scorsese??? Dois-je répondre? Non, je ne crois pas cela nécessaire. Si pour moi cela est gratuit, c'est que ça n'apporte rien de concret au film. Les cascades, effets spéciaux, etc, ne sont, dans un tel type de cinéma, qu'une démonstration technique qui ne passe pas l'épreuve d'une autre vision du dit film puisque reposant uniquement sur le spectaculaire qui, comme chacun sait, n’a d’intérêt uniquement si il s’ancre dans une dramaturgie bien travaillée. Même les numéros de cirque, art qui repose principalement sur le spectaculaire, obéissent aux lois de la dramaturgie. C’est seulement ainsi qu’ils atteindront la plénitude de leur effet. Je veux bien admettre qu’une bonne poursuite de voiture, qu’une formidable explosion ou qu’un gun fight soit plaisant à regarder, mais pas ci il n’y a rien derrière. Remarque, cela porte un nom : un porno !
mais pkoi sont ils aussi mechants ?
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hashi le 12.04.2007
j'enfile mon gilet en kevlar et je rentre dans la mélé...
D'abord pour dire que je serais curieux de voir un porno avec un bon gun fight ^^ ... ca gagnerai en interet je pense...
Kubrick, Chaplin ou Scorsese ... c'est pas un peu facil de citer toujours les mêmes et ils ont tous leur mauvais film ...Kubrick qui finit avec un Eyes Wide Shut , triste... Scorcese qui nous pond, Aviator, Gangs of NY et les Infiltrés ... un remake d'infernal Affairs... bon , c'est pas non plus caviar tout ça...
Tant qu'à ne pas prendre de risques en citant des réals reconnus, pourquoi ne pas parler d'Orson Welles,Fritz Lang, Park Chan Wook ...(non le dernier n'est pas un intrus!)...
Autre point, si des bouses comme XXX fonctionnent, c'est bien que l'action gratuite, ca marche fort, donc finalement pour certains, ces films de couillus supportent très bien un second visionage ..pour un certain public ... mais suffit de voir les entrées de Taxi 4 ^^ ... tous les spectateurs n'ont pas les mêmes attentes sur un film et ce n'est ni Mad, ni Telerama qui detiennent le secret de la pensée juste ...
quoi? personne ne comprend l'intêret de ma remarque dans le débat ? .. ok je sors mais evitez de trop vous massacrer ^^
Lien vers mon blogCinéma = audiovisuel
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DLC le 14.04.2007
D'accord pour dire que la dramaturgie et la narration sont primordiales dans un film, mais pas l'histoire (c'est bien cela que je fustigeais). La narration, c'est la façon dont est raconté l'histoire, c'est à dire en images et en sons, en rythme et en espace. Voilà pourquoi un scénario filmé par deux équipes différentes donnera comme résultat deux films qui n'auront pas grand chose en commun. Donc, ce qu'on juge, c'est la mise en scène qui fait 90% du film. Confie un scénar (même bon) à Schumacher (Joel) puis à Tarantino, imagine ce que ça fait, le fossé qualitatif que ça peut donner. Le cinéma, heureusement est confié à des artistes visuels (Lynch en est un bon exemple) et non pas à des scénaristes qui ne savent pas montrer mais dire. La VISION c'est bien celle du réalisateur, c'est lui qui donne un point de vue, souvent qui n'était pas celui du scénariste à la base. Oublies-tu que le scénario est adopté* et adapté par le cinéaste?
La "littérature" des scénaristes a trop souvent tué le cinéma, étouffant le regard sous le poids de la parole et du "dit".
*(Snake me le souffle)
scénario vs mise en scène bis
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argael le 15.04.2007
Il était une fois un homme cherchant à savoir ce qui l'émouvait le plus, ce qu’il voyait ou ce qu’on lui racontait. Se rappelant de ses sensations d’enfant face aux histoires que sa grand-mère lui racontait l’homme soudain n’hésitait plus, il avait choisit !
Petite interlude pour prouver encore une fois (mais selon moi cela n’est plus nécessaire) la puissance émotive mais aussi intellectuelle de la « story », du drama. La narration, si elle est aussi affaire de mise en scène (je suis, sur ce point, on ne peut plus d’accord avec toi) est bien avant cela l’obligée du scénariste. Tu sera d’accord avec moi je pense pour dire que la narration c’est également (en plus du travail scénique sur le rythme et l’espace dont tu parle très bien) la manière dont les scènes et les séquences sont agencées. Or, ce travail apparaît dès le scénario (tout le comme le travail sur l’univers sonore du reste). Ainsi, le travail narratif de films comme Pulp Fiction (puisque tu cite Tarantino), La Haine, Short Cuts (et tous les autres films à point de vue multiples), Baxter, etc etc etc, tient d’abords et avant tout du scénario ! C’est là que ce décide la forme narrative qu’empruntera le film. N’as-tu jamais entendu parler de « structure alternée », de « climax médian », de « préparation-paiement », des règles d’agencement des obstacles ? Toutes ces composantes invisibles d’une œuvre qui font que le spectateur y adhère ou non. Ce n’est qu’ensuite que le réalisateur viendra y mettre sa patte et pourra donner au film une autre singularité. D’autre part, que fait tu des auteurs/réalisateurs ? Je crois qu’un Paul Haggis pour ne citer que lui (et pour ne pas piocher dans le répertoire classique, parce que sinon je sent que l’on va me le reprocher !) est assurément un artiste visuel bien qu’avant tout un scénariste (et ne me parle pas de son premier job, je sais que tu comprendra, tout le monde connaît un jour ou l’autre un travail alimentaire mon cher !). Pour conclure je souhaite reprendre le dernier point de ton commentaire. Ce n’est pas le réalisateur qui adopte un scénario, mais le producteur, et ce n’est pas lui non plus qui l’adapte mais…le scénariste.
P.S:Je tiens à dire que Joel Schumacher à fait des bons films (L' Experience interdite, Chute libre, huit millimètres), à moins que ce ne soit que de bons scénarii??? Oups...
Pas d'accord
Posté par
DLC le 15.04.2007
Non, non et non ! Ce qui fait qu'un spectateur aime un film, ça n'est pas, loin s'en faut, la qualité de la drama et tous ces soi-disants termes scientifiques de scénariste (c'est ridicule ce jargon, dis moi en quoi ça fait écrire un bon film de savoir tout ça?). Ces termes savants servent à faire suivre, c'est à dire à interesser, à provoquer de l'envie et du désir au spectateur de continuer dans l'histoire et c'est tout ! Ca n'est que purement structurel. Non, ce qui fait un bon film, c'est l'atmosphère que sait produire un réalisateur avec ses images et ses sons (2001, l'Odyssée de l'Espace, mon bon !) et cela indépendamment de l'histoire ! Plus il s'en éloigne, plus il y a matière à apprécier pleinement un spectacle cinématographique, qui saurait prendre de la hauteur avec les conventions. Donc le scénario est et doit rester basique, comme un simple rappel de la structure du film, pour savoir vers quoi doit aller le film. Tout le reste dépend uniquement du talent du cinéaste à se défaire de son script pour montrer autre chose.
Les plus grands modernes sont ceux qui se sont éloignés des scénarios pour montrer des images pour ce qu'elles sont, débarassées de l'emprise du sens (narratif, dramaturgique). Vivent les formes et les figures !